papyrural, Le blog d'Armand PAQUEREAU

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Enjeur environnemental, réflexions et perspectives

L’opinion publique, managée par des médias diffusant une pensée unique est façonnée par une vision idyllique de ce que chacun devrait faire pour construire un monde parfait. Mais doit-on faire confiance à la pensée unique ? Comme celle qui imposa à Galilée de s’abjurer lorsqu’il affirmait que la terre tournait, les objectifs qui sont proposés pour sauvegarder l’environnement sont-ils réalistes et ne risquent-ils pas d’engendrer des effets pervers ?

La formidable mutation de l’agriculture qui a permis de passer de la pénurie alimentaire de l’après-guerre à la pléthore de produits alimentaires a en même temps permis de diminuer la part alimentaire dans le budget des ménages de près de 70%.

Cette évolution-là, dont personne ne se plaint, s’est accompagnée d’effets moins bénéfiques : la dépendance à l’énergie fossile et l’usage de la chimie. Ces deux situations délétères méritent d’être remises en cause, mais la pensée unique qui veut tendre à leur élimination totale et immédiate est irréaliste, voire dangereuse. En effet, face à une augmentation rapide et continue de la population mondiale, à une régression tout aussi rapide et continue des surfaces agricoles, ces paramètres semblent totalement éludés par les promoteurs d’une agriculture environnementale sans intrants chimiques, sans motorisation polluante à l’instar du 19ème siècle.

La pratique d’une agriculture Bio semble s’approcher de ces critères, mais elle comporte des limites que nombre d’écologistes semblent ignorer. Pour réussir, la Bio doit réunir des critères spécifiques qui ne peuvent s’appliquer partout et à tous. La conjonction de spécificités de microclimat, de terroir, de marché adapté, de technicité et de vocation des producteurs et la valorisation par des prix suffisamment rémunérateurs ne peut être généralisée. Les contraintes de la culture Bio en matière de protection des cultures contre les maladies et les adventices, associées aux diminutions de rendements constatées ne peuvent être contrebalancées que par une juste rémunération de l’agriculteur qui accepte ce mode de production.

Or c’est justement cet aspect qui est occulté par les promoteurs de l’agroécologie. La grande majorité des agriculteurs signataires de contrats CTE Bio en 2001 sont retournés à l’agriculture conventionnelle au bout des cinq ans de leurs engagements. Nombre d’entre eux auraient abandonné avant les cinq ans s’ils n’avaient été obligés de rembourser les primes de conversion conséquentes qu’ils avaient perçues. En effet, la diminution rapide des rendements, l’invasion d’adventices incontrôlables mettaient en péril l’équilibre économique de leurs entreprises.

Heureusement certains agriculteurs Bio réussissent, dans des secteurs et des marchés de niche, avec l’aide récente de personnes qui oeuvrent pour orienter la restauration collective vers la consommation de produits Bio. Mais la progression de la consommation est plus importante que celle de la production, constatation qui confirme les difficultés précitées rencontrées par les producteurs Bio. Il en résulte une importation de produits Bio dont les critères sont souvent moins rigoureux que le cahier des charges français, sans compter les lacunes de la filière de certification.

Contrairement à ce que la pensée unique voudrait faire admettre, la production alimentaire ne pourra pas être assumée par une seule production Bio, mais par des productions adaptées au terroir, au climat, et aux moyens financiers limités de la majorité des consommateurs qui ne peuvent rémunérer les producteurs Bio à la hauteur de leurs efforts pour préserver au mieux l’environnement.

Parallèlement à la promotion de la bio, de nombreux citoyens s’opposent à l’utilisation de produits phytosanitaires en agriculture. Certes, on pourrait rêver d’une société sans produits chimiques, sans pollution, sans voitures, sans médicaments, voire sans maladie. Mais cette utopie ne tient pas à une analyse objective, sauf à revenir à la société des chasseurs cueilleurs des hommes des cavernes, maladie mise à part. Ce qui est déplorable, c’est que les partisans de cette nouvelle religion promeuvent des contraintes ou des restrictions dont ils se savent exonérés. Il semble indispensable et facile d’interdire aux paysans d’employer des « pesticides » pour protéger leurs récoltes, mais la motivation disparaît dès qu’il faut traiter les puces du chien, éloigner les moustiques, soigner une bronchite ou une gastro !

Comment se fait-il que les pourfendeurs de phytos agricoles qui veulent leur interdiction totale ne militent pas avec autant de persévérance pour faire cesser l’utilisation de médicaments et biocides ménagers ?

Certains vont cependant jusqu’à prétendre que l’on pourrait se passer de médicaments ! Pourtant, les quantités de médicaments utilisés en France sont supérieures à celles de phytos utilisés en agriculture.

En 2013, le nombre de NODU (nombre de doses unités c’est-à-dire la dose de substance active appliquée lors d'un traitement) était de 88,4 millions, soit 60 200 de tonnes de substances actives[i].

Parallèlement, en France, près de 3 milliards de boites de médicaments ont été commercialisés en 2008, soit 171 000 tonnes de déchets potentiels dont 71 000 tonnes d’emballages[ii]. Ce qui représente 100 000 tonnes de médicaments.

Une partie importante des phytos est filtrée, intégrée et dégradée par l’écosystème des sols agricoles. On en retrouve malheureusement une partie, très majoritairement en dessous des normes, dans les eaux.

De même, une partie des médicaments utilisés pour la protection de la santé humaine et celle des animaux de compagnie est traitée dans les stations d’épuration. Mais une partie se retrouve directement dans le milieu naturel à la sortie des exutoires des stations où elle occasionne des effets délétères sur la faune et la flore aquatiques[iii].

Si l’on compare la quantité de phytos potentiellement ingérée par les consommateurs, les contrôles du respect des normes des limites résiduelles admises permettent de vérifier que seule une partie infinitésimale de ces produits est consommée. Par contre, la quasi-totalité du tonnage de médicaments est ingérée, déduction faite des 12056 tonnes de MNU (Médicaments Non Utilisés chiffres 2014).

Les agriculteurs utilisent des produits homologués par les pouvoirs publics pour soigner et protéger leurs animaux et leurs plantes. Les médecins font de même pour soigner leurs patients, avec deux différences fondamentales : ils ne financent pas les médicaments et ne sont jamais accusés de polluer. La nuance n’est pas anodine, car les agriculteurs sont obligés d’utiliser la dose minimum suffisante pour une efficacité optimum, le coût étant dissuasif.

Ainsi la pollution, qui est fallacieusement présentée comme uniquement agricole, est une pollution commune, inhérente à l’évolution de notre société.

D’ailleurs, phytos agricoles et médicaments sont-ils à ce point toxiques que l’espérance de vie en France est de 82,3 ans alors qu’elle est d’environ 50 ans dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne qui n’emploient peu ou pas de ces produits ! Ces pays pratiquent une agriculture encore plus respectueuse de l’environnement que la Bio et on peut constater que la malnutrition, voire épisodiquement la famine, sont les problèmes majeurs de ces pays.

Dans le contexte de concurrence économique actuel, il semble impensable d’atteindre le zéro « pesticide » comme le voudraient les écologistes. Certaines cultures ne produiraient aucun fruit sans protection : viticulture, arboriculture, pommes de terre seraient anéanties par le mildiou, l’oïdium, la flavescence dorée, etc. Les rendements et la qualité de certaines autres productions seraient tellement diminués que leur rentabilité serait insuffisante et leur consommation potentiellement dangereuse (fusariose, mycotoxines, etc..)

Même les cultures Bio, dont les rendements sont inférieurs de 30 à 50% selon la MAB elle-même, sont elles aussi protégées par des Phytos. Le cuivre et le soufre sont indispensables pour protéger la vigne et leur épandage sur des parcelles Bio contigües à l’école de Villeneuve de Blaye avait incommodé momentanément les élèves[iv].

Une soixantaine de matières actives sont autorisées en culture Bio, se déclinant en plusieurs centaines de produits commerciaux[v]. Même si certaines sont d’origine végétale, leur toxicité n’est pas nulle. «Les substances les plus toxiques et les poisons les plus violents se trouvent aussi dans la nature», rappelle en forme d’avertissement Kurt Hostettmann, professeur honoraire de pharmacognosie et phytochimie aux universités de Lausanne et de Genève »

Les écologistes ameutent l’opinion en insistant sur l’origine des cancers et autres maladies dégénératives attribuée aux « pesticides » agricoles, et demandent pour un monde pur et parfait la suppression de tous ces pesticides. Pourquoi ne demandent-ils pas également la suppression de l’usage la voiture dont les émissions provoquent des pics de pollution eux aussi reconnus toxiques ? Et aussi la suppression de tous les médicaments ? Tout simplement parce que directement concernés, leur mode de vie quotidien serait immédiatement mis en cause. Par contre, obliger les paysans à désherber à la main des dizaines d’hectares ne leur pose aucun état d’âme. Il serait tentant de substituer aux désherbants des escouades de chômeurs pour arracher des adventices ou des chardons dans les cultures. Avec une rémunération équivalente par unité de surface au prix de revient d’un désherbage chimique ?! Même avec une rémunération au SMIC, ce qui est dans le contexte économique actuel impossible, il est presque certain que l’on ne trouverait que peu de candidats pour effectuer ce travail !

Les actions des ennemis des phytos sont étayées par des rapports statistiques tendant à prouver le lien entre l’ingestion, ou le simple contact bref ou répété des citoyens avec les « pesticides » agricoles et leur conséquence mortifère supposée sur la santé.  Cependant, ils ignorent ou occultent la rapport AGRICAN, établi avec le soutien d’organismes officiels français, indépendants de conflits d’intérêts, qui démontre que les cohortes d’agriculteurs, plus exposés aux « pesticides » que l’ensemble du reste de la population, sont moins malades et présentent moins de cancers en général.
http://cancerspreventions.fr/wp-content/uploads/2014/12/AGRICAN.pdf
L’accident de Paul FRANÇOIS résulte d’une maladresse caractérisée. Vouloir prendre son exemple comme prétexte pour interdire tous les phytos en agriculture équivaut à vouloir se baser sur un accident de voiture pour en interdire l’usage.

Cela ne veut pas dire qu’il ne faille pas rechercher à utiliser moins de produits chimiques pour diminuer les risques, mais il faut rester prudent et pragmatique. Comme précisé plus haut, il est impossible aujourd’hui de ne pas protéger les récoltes et les animaux, de même qu’il est inenvisageable d’abandonner la protection des populations pas les médicaments.

Il ne faut pas recommencer l’erreur de la chasse aux nitrates qui a ruiné une grande partie de l’élevage européen. Pour exemple du ridicule des mesures prises pour diminuer le taux de nitrates dans les eaux, l’obligation pour les éleveurs d’augmenter la capacité minimum de stockage des effluents d’élevage de 4 à 6 mois. Cette mesure ne fait aucunement diminuer la quantité d’effluents, mais a entraîné de tels investissements que nombre d’éleveurs ont été mis en faillite, sans compter ceux qui se sont suicidés.

Cette chasse aux nitrates est d’autant plus néfaste qu’en mars 2011, un colloque international : « Nitrate, Nitrite, Oxyde nitrique : nouvelles perspectives pour la santé » réunissait 17 sommités scientifiques internationales dont le Professeur  Louis IGNARRO, lauréat du prix Nobel de médecine en 1998 pour ses travaux sur l'oxyde nitrique et le système cardiovasculaire.
http://www.medecine-nutrition.org/articles/mnut/abs/2011/02/mnut1120001/mnut1120001.html
 « La conclusion majeure de ce colloque est la suivante : les données historiques, l’expérimentation animale, l’expérimentation aiguë humaine et l’épidémiologie établissent aujourd’hui que la consommation de nitrates est non seulement inoffensive chez l’homme, mais bénéfique. Dans ce sens, une classification des aliments a été proposée, « nitric oxyde index », basée sur le contenu en nitrates, nitrites et sur le pouvoir antioxydant (ORAC). Les nitrates doivent donc désormais être considérés comme des nutriments nécessaires à la santé humaine. »

A constater la virulence avec laquelle la réglementation, soutenue par une opinion publique féroce ont contraint les agriculteurs à des restrictions et des complications ruineuses dans l’exercice de leur métier, on peut regretter que les évidences scientifiques soient encore à ce point occultées. Décidément, la pensée unique reste aussi imperméable et obstinée qu’au temps de Galilée !

On ne peut rêver d’une campagne qui ne soit qu’un jardin de loisirs pour citadins, où les paysans ne seraient que des serviteurs dociles qui couperaient les ronces à la faucille et arracheraient les chardons à la main. La campagne, dont les surfaces agricoles diminuent drastiquement doit conserver sa vocation nourricière indispensable.

Il conviendrait donc de permettre et d’organiser des rencontres et des débats objectifs et raisonnables, réunissant des citoyens réfléchis et tolérants afin de permettre de conserver le maximum de paysans qui appliqueront sur chaque territoire l’agriculture la plus adaptée au respect de l’environnement et permettant de produire le maximum de produits sains pour nourrir une population grandissante.

Gardons en mémoire les émeutes de la faim en 2008 : l’équilibre mondial de la production alimentaire est fragile, et la mémoire collective a déjà oublié les restrictions alimentaires des années 40 !

Armand PAQUEREAU
5 mai 2016

 

 

[i] http://indicateurs-biodiversite.naturefrance.fr/indicateurs/evolution-de-la-consommation-de-produits-phytosanitaires

[ii] http://www.planetoscope.com/Sante-autre/879-nombre-de-boites-de-medicaments-vendues-en-france.html

[iii]  http://www.futura-sciences.com/magazines/sante/infos/actu/d/medecine-medicaments-eau-potable-risques-pas-encore-mesures-44002/

[iv] http://alerte-environnement.fr/2016/03/10/15928/

 

[v] http://www.ecocert.fr/sites/www.ecocert.fr/files/Guide-des-produits-de-protection-des-cultures-utilisables-en-AB-06.2014.pdf

 



06/11/2020
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